Il y a quelques années, Nicolas Sarkozy, fanfaronnait « désormais, quand il y a une grève, plus personne ne s’en rend compte ». Mais aujourd’hui, ce « plus personne » ne caractérise plus guère que le président et son gouvernement, dont la surdité atteint un niveau effrayant.
Mardi soir, une fois encore, ni Nicolas Sarkozy, ni son Premier ministre, ni le ministre du Travail, n’avaient quoi que ce soit à répondre aux millions de manifestants ayant animé une journée de mobilisation record contre la réforme des retraites. Rien à répondre, un Eric Woerth droit dans ses bottes et un président qui préférait évoquer une réforme de la fiscalité pour le printemps 2011.
Pourquoi ? Parce que depuis le début de ce simulacre de réforme, Nicolas Sarkozy s’est enfermé dans une stratégie du mépris et du clivage, consistant à ignorer les grévistes, à minimiser le nombre de manifestants, à tourner le dos aux syndicats et à balayer d’un revers de main les arguments de l’opposition. Il voulait cliver, braver la mobilisation sociale et imposer sa réforme, contre tout bon sens, pour inscrire à son bilan présidentiel une réforme dure mais menée à son terme.
Sans doute y parviendra-t-il. Mais le clivage politique qu’il appelait de ses vœux dépasse sans doute aujourd’hui ses attentes. Non seulement le mépris qu’il oppose à leurs sacrifices ne décourage pas les manifestants mais l’opinion publique leur apporte un franc soutien, qui, loin de se démentir, croît au fil des semaines, comme en témoignent les sondages d’opinion. Peut-être le président a-t-il rassemblé autour de lui le noyau dur d’une certaine droite. Mais il est surtout parvenu à susciter contre sa réforme un consensus informé, argumenté et raisonné dans la population française. Un débat de fond s’est finalement tenu et diffusé dans la société française, révélant la réforme des retraites pour ce qu’elle est : un plan d’économies aussi inefficace qu’injuste, réalisé sur le dos des plus fragiles, des femmes, des précaires et des salariés ayant entamé entre 18 et 20 ans une carrière longue et souvent pénible.
Mardi, une situation de profond blocage s’est révélée au grand jour entre un président qui se refuse à négocier et un mouvement social qui se refuse à capituler, entre un exécutif qui n’écoute pas la Nation et des français qui ne supportent plus de se voir asséner depuis des mois les mêmes éléments de langage élyséens, énoncés d’un ton docte et suffisant par des ministres-porte-paroles pour les convaincre qu’un seul choix s’impose, rendant caduque toute négociation.
Or ce n’est malheureusement pas du Parlement que l’on peut attendre une sortie de crise : au Sénat, comme à l’Assemblée Nationale, le gouvernement impose l’urgence, exprimant ouvertement son souhait de voir la réforme votée dès vendredi, avant la grande manifestation de samedi. Ce beau programme suppose d’examiner en deux jours et demi 30 articles de loi après avoir passé quatre jours sur les seuls articles 5 et 6 : autant s’attendre à un simulacre de débat, une fois encore.
Dans cette configuration, l’heure n’est plus aux arguments fallacieux. L’heure n’est plus à la disqualification des jeunes manifestants prétendument manipulés et courant parait-il tous les dangers. L’heure n’est plus à la soudaine et pathétique mise en avant par Eric Woerth d’un rapport du FMI vieux de près de six mois et n’engageant que ses trois auteurs pour tenter d’associer Dominique Strauss-Kahn au report de l’âge légal de la retraite.
L’heure est au contraire à la responsabilité, pour le président de la République. Si le mouvement social s’amplifie et se radicalise, ce sera de son fait. Alors que de par sa fonction, Nicolas Sarkozy devrait être le garant de la cohésion sociale dans notre pays, il s’en fait le dynamiteur, sinon le fossoyeur.
Ce n’est pas acceptable. C’est pourquoi je crois sincèrement que notre président gagnerait à saisir l’opportunité qui lui est offerte de tendre la main aux Français, en retirant son texte et en ouvrant enfin de véritables négociations. Bien sûr, il s’agit là d’un choix difficile, revenant à un revirement stratégique complet. Mais Nicolas Sarkozy en sortirait sans doute grandi aux yeux des Français.
Vendredi dernier, alors que les sénateurs de la majorité s’apprêtaient à voter le report de l’âge légal de départ à la retraite, Pierre Mauroy s’est exprimé avec beaucoup d’émotion pour rappeler la genèse de la retraite à 60 ans, pour raconter une histoire dont il a été l’acteur en tant que Premier-ministre de François Mitterrand. Il s’agissait alors de mettre fin à un phénomène dramatique qui voyait bon nombre d’ouvriers décéder avant de pouvoir partir en retraite, à 65 ans. Il s’agissait de mettre en œuvre la solidarité nationale pour atténuer une grave injustice sociale.
Depuis lors, beaucoup de choses ont changé mais les Français ont toujours une exigence de justice sociale. Ils le montreront une nouvelle fois samedi prochain, au cours d’une journée de manifestations à laquelle j’appelle à participer massivement.
Or comme l’a montré le projet alternatif du Parti socialiste sur les retraites, cette exigence n’est en rien incompatible avec l’efficience budgétaire.
A Nicolas Sarkozy de le découvrir, si tant est qu’il y consente.
BK








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